
TRIBUNE 2026
Sciences en état de siège: anatomie d’un désastre
Publié dans Libération le 3 mars 2026
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, l’université et la recherche scientifique américaines chancellent sous les assauts conjugués d’une purge idéologique et d’une asphyxie budgétaire. La saignée, d’une ampleur inédite, est vertigineuse. 7 800 contrats de recherche ont été supprimés dès février 2025 [1]. En un an, 25 000 scientifiques et personnels techniques ont dû quitter les agences fédérales, soit un cinquième des effectifs totaux [2]. Le secteur stratégique des STEM (sciences, technologies, ingénierie, mathématiques) a perdu, à lui seul, plus de 4 200 agents fédéraux titulaires du doctorat [3]. Aucune institution n’est épargnée : la National Science Foundation (NSF) a été amputée de 40 % de ses experts [4], tandis que les National Institutes of Health (NIH) enregistrent plus de 1 100 départs [5]. Au-delà de l’effet de sidération, il s’agit d’une entreprise méthodique de démantèlement de la recherche. Théorisée par Russell Vought, directeur du Bureau de la gestion et du budget, et consignée dans le « Projet 2025 » du lobby national-conservateur The Heritage Foundation, cette stratégie de la terre brûlée assume son objectif : « traumatiser » les fonctionnaires fédéraux pour précipiter leur démission.
Les thématiques sacrifiées dessinent les contours d’une hostilité idéologique ciblée.
La santé publique paie ainsi le prix du retrait américain de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), avec un budget amputé de 18 %, entravant aussi bien la lutte contre les maladies infectieuses que la recherche sur l’hésitation vaccinale [6]. Parallèlement, l’abrogation, le 12 février 2026, de l’Endangerment Finding, socle de la régulation des gaz à effet de serre, [7] s’est accompagnée d’une purge documentaire à la Nasa, prélude au retour du mot d’ordre extractiviste : « Drill, baby, drill ! ». Quant aux sciences humaines et sociales, accusées de soutenir les politiques de correction des inégalités, les droits des minorités et plus largement les droits civiques, elles voient des pans entiers de la connaissance s’effondrer.
Cette offensive scelle l’alliance entre l’ethno-nationalisme du mouvement MAGA et le libertarianisme autoritaire de la Silicon Valley. Pour les premiers, héritiers des paléoconservateurs, l’Université est perçue comme le bastion méprisant d’une caste urbaine de privilégiés. D’où une guerre culturelle, illustrée par les mesures de rétorsion contre les recherches à Columbia, visant à substituer au mérite scolaire la préférence identitaire et des hiérarchies prétendument biologiques. À ce bloc s’arriment les oligarques de la Tech, qui orchestrent une captation prédatrice de l’État au service de leurs monopoles financiers. Leur projet sécessionniste est clair : évincer le consensus savant et la délibération démocratique au profit d’une gouvernance algorithmique privée, totalement dérégulée, redoublée d’une machine de propagande et de contrôle. C’est son paradoxe fondamental : en attaquant l’écosystème scientifique, elle détruit l’un des moteurs historiques de la prospérité américaine.
Au-delà des frontières américaines
Les répercussions de ce nihilisme scientifique ne s’arrêtent pas aux frontières américaines. En s’attaquant à l’Université, l’alliance trumpiste déstabilise l’ensemble de l’écosystème mondial : programmes de recherche internationaux, stockages de données critiques et réseaux de collaborations académiques s’en trouvent directement affectés. Plus grave encore, la mise sous tutelle d’agences comme la Food and Drug Administration ou l’Environmental Protection Agency fragilise la veille sanitaire et climatique internationale, privant la planète de régulateurs de référence.
Des signaux avant-coureurs alarmants
La France s’est-elle protégée contre les conséquences désastreuses du trumpisme et les menaces qu’il fait peser sur l’Europe ? Rien n’est moins sûr, comme le montrent des signaux avant- coureurs alarmants. Les appels à la déséducation se multiplient. L’austérité a plongé dans le déficit la totalité des 75 universités du pays [8]. L’expertise indépendante est méthodiquement fragilisée : l’ADEME a vu son budget être amputé de 350 millions d’euros entre 2024 et 2026, et ses experts se voient taxés d’appartenir à l’« extrême gauche » par des parlementaires [9] ; l’Office Français de la Biodiversité, dont les agents subissent partout des violences, a été ponctionné de 40 millions d’euros [10]. Santé Publique France vient d’être dépouillée d’une part de ses missions de prévention, placée sous contrôle gouvernemental. Les immixtions politiques et le dénigrement de l’ANSES se sont multipliés. En novembre 2025, le gouvernement a contraint le Collège de France à annuler un colloque scientifique de l’historien Henry Laurens sur la Palestine et l’Europe. Le contrôle sécuritaire de l’activité scientifique s’étend rapidement avec les Zones à Régime Restrictif (ZRR), qui soumettent désormais 38 000 chercheuses et chercheurs au crible du renseignement intérieur [11]. Trois professeurs ont été placés en garde à vue en février 2025, puis un chercheur bordelais a été mis en examen pour « livraison d’informations à une puissance étrangère ». La chimère d’une « gangrène islamo-gauchiste » à l’Université, et les appels à la « mettre sous tutelle » semblent être pris dans une spirale sans fin entre chaînes de désinformation en continu et logomachie parlementaire.
Appelons-nous à défendre la raison sensible et la liberté académique
L’alliance trumpiste marque une rupture majeure à l’échelle planétaire contre laquelle la France n’est pas immunisée. Les rafles de sa police de l’immigration (ICE) doivent nous engager à prévenir ici un déferlement de violence et de haine suprémacistes, qui prospèrent déjà sur les murs de nos campus universitaires. Face à cet horizon qui s’obscurcit, le monde scientifique et universitaire a un devoir de vigie. Aussi appelons-nous à défendre la raison sensible et la liberté académique, seules capables de restaurer un espace public de pensée, de délibération et de critique réciproque éclairé par les faits scientifiquement fondés. En cela, l’Université et les sciences sont des piliers de la démocratie et des contre-pouvoirs vitaux dont il nous faut impérativement protéger l’indépendance et la liberté.
— Le réseau Stand Up For Science
[1] Subventions annulées.
[2] Compression du vivier de nouveaux scientifiques : Données de l’Institute of International Education.
Démantèlement des agences scientifiques gouvernementales : Données de l’Office of Personnel and Management : voir ce lien.
Les chiffres pour 2025 ont été collectés par Nature : voir ce lien.
[3] Le gouvernement américain a perdu plus de 10 000 doctorants en STEM depuis l’entrée en fonction de Trump : les chiffres ont été collectés par Science.
[4] Réductions des subventions de la NSF.
[5] Réductions des subventions du NIH.
[6] Voir ce lien.
[7] Voir ce lien.
[8] France Universités, relayé par L’Étudiant/EducPros.
[9] Les coupes dans le budget de l’ADEME s’élèvent à 233 millions d’euros en 2025 et 115 millions supplémentaires en 2026, soit 348 millions d’euros de baisse cumulée sur ces lignes budgétaires qui financent des projets de transition énergétique et d’économie circulaire.
Rapport du Sénat (commission des finances), PLF 2026 : voir ce lien.
[10] Voir ce lien.
Rapport sénatorial sur les agressions. voir ce lien
[11] Rapport sénatorial, commission d’enquête « Influences étrangères » : voir ce lien.
Audition du HFDS : voir ce lien.
CGT FERC Sup, fiche ZRR, 17 avril 2025 : voir ce lien.
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chercheurs & citoyens engagés
Liste des signataires
| Prénom | Nom | Statut | Établissement | Ville |
|---|---|---|---|---|
| Marie | BOZO | Ingénieure | CNRS | Lyon |
| Ada | Reichhart | Strasbourg | ||
| Rodolphe | Le Riche | chercheur | CNRS | Saint-Etienne |
| Catherine | Even | Enseignante chercheuse | Université Paris Saclay | Orsay |
| Yvon | GACHET | Géologue - Médiateur scientifique | GEOCIEL | BEAUFORT |
| Paul | Clem | post-doctorant en calcul neuromorphique | Grenoble | |
| Annick | Lacour | retraitée de l'industrie pharamceutique | NIMES | |
| Caroline | Giraudeau | Professeure des Universités en Psychologie | Université de Tours | Tours |
| Jackie | BEAUBOIS | ARGELES SUR MER | ||
| Charlotte | Lefebvre | Post-doctorante | Labenne | |
| Karine | Basset | enseignante-chercheuse | Grenoble | |
| Eddy | Sebahi | Enseignant - formateur | Inspé de Lyon | Villeurbanne |
| lou | dufoix | professeure | Valence | |
| Adrien | Le Reun | Doctorant | Nantes Université | Nantes |
| Anne | Vanet | Professeurs des universités | Université Paris cite | Paris |
| Daniel | HEBERT | BANYULS sur MER | ||
| Laurent | Deflandre | Responsable de projet | Afpa | Metz |
| Anaëlle | Weiss | Enseignante | Maisons Alfort | |
| Rémi | Cneude | Crolles | ||
| Valentine | Verhaeghe | artiste-chercheuse | Besançon |

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